Allergènes en cosmétique : faut-il s’inquiéter ?

L’éclairage du Dr Fabienne Freychet, dermatologue

Avec l’évolution du règlement européen qui élargit la liste des allergènes du parfum à mentionner sur les étiquettes, vous avez peut‑être remarqué que certains produits cosmétiques affichent désormais une liste plus longue de noms inconnus. Cela peut interroger voire inquiéter lorsqu’on ne sait pas ce que cela signifie concrètement pour sa santé ou celle de sa peau.

Dans notre dernier article intitulé "Les allergènes du parfum : ce qu'il faut savoir", nous vous avons déjà expliqué ce que sont ces molécules, pourquoi elles sont listées, et surtout pourquoi leur présence n’est pas synonyme de danger pour la majorité des consommateurs.

Pour aller plus loin, nous avons interrogé le Dr Fabienne Freychet, dermatologue, sur ce qu’il faut comprendre des réactions allergiques cutanées, de l’étiquetage, des vraies différences entre irritation et allergie, et sur les meilleurs réflexes à adopter au quotidien pour choisir ses produits cosmétiques en toute sécurité.

1. Un parcours tourné vers la santé environnementale

Cosmébio : Docteur Freychet, pourriez-vous vous présenter ?

Dr Freychet : Je suis dermatologue à Nice, diplômée en médecine environnementale.
Je m’intéresse particulièrement aux liens entre santé et environnement et je suis membre d’associations engagées sur ces sujets, comme l’ASEF (Association Santé Environnement France), avec laquelle j’ai notamment collaboré pour le petit livret « Beauté ».

2. Allergie ou irritation : comment faire la différence ? 

Cosmébio : On confond souvent les deux. Comment bien les distinguer ?

Dr Freychet : Habituellement notre système immunitaire sert à nous défendre contre toute agression ou invasion par des cellules ou substances étrangères.

Chez certaines personnes le contact avec un intrus, ici un parfum par exemple, induit une réaction excessive, spécifique et immunologique visant à neutraliser cette substance considérée comme dangereuse et appelée alors "allergène". Les symptômes cutanés de l’allergie peuvent correspondre à de l'eczéma très souvent mais parfois aussi à de l'urticaire de contact voire à des réactions de type d'érythème polymorphe. L'eczéma est caractérisé par des lésions erythémato-vésiculeuses, très prurigineuses qui peuvent s'étendre au-delà de la zone d’application. Les signes de l'urticaire, bien reconnaissables ressemblent aux piqûres d'orties avec des démangeaisons également.

La réaction allergique est une réaction inflammatoire très spécifique qui va se déclencher en 24-48h au moindre contact chez les personnes allergiques alors qu'il leur aura fallu une quinzaine de jours pour élaborer ce programme de défense au départ. La réaction allergique n'est pas proportionnelle à la dose, on ne peut l'éviter, elle se reproduira à chaque contact voire pour des allergènes de la même famille, on parle alors « d'allergies croisées". Le seul moyen de ne pas déclencher les symptômes est l'éviction totale et définitive de la substance concernée. D'où l'utilité des étiquettes.

A contrario une dermite d'irritation, liée à la dissolution de la couche lipidique superficielle de protection (due à des produits ou des gestes qui éliminent les lipides protecteurs), non immunologique, est plutôt perçue comme une gêne ou une brûlure avec des lésions rouges, parfois plus suintantes ou fissurées, comme une abrasion et toujours limitées à la zone d'application sans démangeaison.

3. Allergènes sur l'étiquette : un danger pour tous ? 

Cosmébio : La présence d’un allergène signifie-t-elle que le produit est risqué pour tout le monde ?

Dr Freychet : Contrairement aux lésions de dermite irritative qui sont assez reproductibles chez tout le monde pour les mêmes doses d'un produit, le phénomène d’allergie ne touche que des gens qui ont pu se sensibiliser à la substance lors d'un ou plusieurs contacts.

Signaler la présence d'allergènes potentiels est très précieux pour la prévention et l'information des personnes concernées mais non, tout le monde n'est pas impliqué. Il y a des périodes de vulnérabilité chez l'enfant, la femme enceinte et allaitante où on veut éviter toute sensibilisation et les terrains atopiques (eczéma dit constitutionnel) et allergiques.

Mentionner les allergènes sur l'étiquette comme le veut le règlement européen permet à ces personnes de ne pas déclencher leur allergie, cette liste leur sera d'autant plus utile qu'elle sera complète. Finalement c'est plus un geste d'empathie !

4. Pourquoi certaines personnes développent-elles des allergies ? 

Cosmébio : Nous pouvons être allergiques à beaucoup de choses. Qu’est-ce qui détermine notre sensibilité ?

Dr Freychet : Malheureusement on ne sait pas prédire qui aura une réaction d'allergie et celle-ci peut survenir à n'importe quel moment de la vie.

Il y a des facteurs héréditaires car vous avez plus de risque d’être allergique si l'un de vos parents l'est. Ce risque augmente encore si les 2 parents le sont, mais heureusement ce n'est pas obligatoire.

Il y a plusieurs notions à avoir :

  • L'épigénétique* joue probablement un rôle aussi, on sait maintenant que des facteurs extérieurs de l'environnement peuvent moduler l'expression des gènes, c'est à dire que même si vous n'étiez pas prédisposé à être allergique le fait d'être exposé trop tôt à la pollution, aux produits chimiques etc....va plus vous orienter vers un terrain allergique comme l'asthme par exemple. Il y a le concept de développement fœtal des maladies chroniques de l'adulte (DOHaD en anglais) qui avance que les expositions délétères qui atteignent la mère durant sa grossesse impactent négativement le fœtus et déterminent ses maladies futures à l'âge adulte.
  • La notion d'exposome prend en compte toutes ces expositions, intérieures, extérieures générales et extérieurs spécifiques mais on les comptabilise à partir de la période fœtale, ce qui est assez nouveau, et non plus à partir de la naissance.
  • Il faut savoir que plus un enfant est exposé tôt aux parfums, plus il risque de développer une allergie, il est donc important de le préserver petit.

Cosmébio : Prédisposition génétique, environnement, moment de l’exposition, etc…Nous ne pouvons donc prédire qui deviendra allergique.

*épigénétique, pour faire simple, c’est comme un interrupeur pour nos gènes : le code génétique reste le même, mais certains gènes peuvent être «allumésé ou «éteints» selon notre environnement et notre mode de vie.

5. Zoom sur les huiles essentielles : l'importance du dosage

Cosmébio : Quelle différence faites-vous, en termes de risque, entre l’usage d’une huile essentielle pure et son utilisation dans un cosmétique ?

Dr Freychet :

  • Concernant l'utilisation des huiles essentielles en aromathérapie, je rappelle qu'il ne faut pas les utiliser pures mais diluées dans une huile végétale par exemple. Les dilutions ne semblent pas établies et ne figurent pas dans un règlement. Les huiles essentielles sont contre indiquées chez la femme enceinte et allaitante et chez les enfants de moins de 6 ans en raison des explications données précédemment. Ce sont des substances extrêmement concentrées, parfois 100 à 1000 fois plus que dans le parfum naturel de la plante qu'il faut manipuler avec précaution en évitant de les utiliser tous les jours ou de les diffuser en continu. Les doses doivent être scrupuleusement respectées, on recense environ 4000 cas par an de mésusages.
  • Les cosmétiques répondent à des règlements précisdes restrictions de concentration ont été édictées selon les substances. Les parfums et les substances classées comme potentiellement allergisantes devront être signalés sur l'étiquette si leur concentration atteint 0,001% dans les produits non rincés et 0,01% dans les produits rincés. Les huiles essentielles peuvent servir de parfum et seront signalées sous le terme aroma.

A noter : les phtalates sont les conservateurs classiques des parfums synthétiques, ils ne seront pas mentionnés par convention mais ils sont des perturbateurs endocriniens néfastes et contre-indiqués pour la période des 1000 jours (Période qui va de la conception aux 2 ans de l'enfant et chez la femme enceinte, car le placenta ne protège pas ainsi que chez la femme allaitante car il y a passage dans le lait maternel après absorption cutanée et circulation dans le sang).

Cosmébio : Vous faites bien de le mentionner, on rappelle qu’historiquement, les phtalates n’ont jamais eu leur place dans les cosmétiques bio.

6. Vers plus de transparence pour le consommateur

Cosmébio : La liste des allergènes à étiqueter s’allonge. Comment allez-vous l’expliquer à vos patients ?

Dr Freychet : Comme je le disais, une liste complète est plus sûre pour tous, c'est un droit à l'information qui est précieux et il faut donc le voir comme une bonne mesure de sécurité. On peut espérer aussi que les formulations cosmétiques s'allègent en substances parfumantes et chimiques pour tendre vers la sobriété, une liste courte ingrédients permet de limiter les effets indésirables.

Notre mode de vie occidental et urbain est impacté par de nombreux produits utilisés au quotidien d'origine chimique ou naturelle, associés à toutes formes de pollution sans savoir que ce n'est pas anodin. En parallèle, sachant que la production de produits chimiques a augmenté de 300 % de 1950 à 2000, il est observé que toutes les maladies chroniques* augmentent en forte proportion, les allergies aussi. Il est donc nécessaire pour la santé de tous et pour notre environnement de prendre conscience de ces aléas et de se responsabiliser.

*(Maladies chroniques : Cancers, diabète, obésité, maladies cardio-vasculaires, Parkinson et Alzheimer, maladies thyroïdiennes, troubles du neurodéveloppement, troubles du spectre de l'autisme, baisse du QI, anomalies des organes génitaux, infertilité, prématurité, endométriose, syndrome ovaires polykystiques, allergies...)

7. Les conseils du Dr Freychet pour un shopping serein

Cosmébio : Quels conseils pratiques donneriez‑vous à un lecteur consommateur qui veut choisir un produit cosmétique parfumé en toute sécurité ?

Dr Freychet : Concernant les consommateurs en général je favoriserais des cosmétiques certifiés avec un label Bio, prenant en compte l'impact environnemental du produit et de son emballage qui devrait être biodégradable, avec des listes courtes d'ingrédients, peu de produits au quotidien mais de qualité (éviter les tensioactifs anioniques), en essayant de cerner ses besoins essentiels sans céder aux injonctions sociétales et marketing de consommation qui représentent finalement un certain budget.

Concernant les individus à risque (période des 1000 jours et terrain allergique), il faudra opter pour des produits encore plus sélectionnés et sûrs sans substances parfumantes, en évitant les formes spray (inhalations, nanoparticules ...).

La Société Française de Dermatologie (SFD) a tiré une sonnette d'alarme face au phénomène commercial des cosmétiques pour enfants, des "Sephora Kids", des influenceurs sur le net qui n'ont aucune formation : « En dehors de pathologies, la peau d'un enfant ne nécessite rien d'autre pour son entretien courant que des soins d'hygiène doux, d'un rinçage et d'un séchage par tamponnement sans rajouter d'émollients ou autres produit cosmétique ».

Il n'y a aucune "routine Beauté" à proposer à un enfant, leur vulnérabilité allant jusqu'à la période de l'adolescence.

Chez les femmes enceintes, je limiterais aussi le maquillage et certains soins d'embellissement qui ne sont pas indispensables.

Cosmébio : Comme vous le mentionnez, il est essentiel de choisir des produits vraiment adaptés et sûrs. C’est justement pour cela que nous encourageons les consommateurs à se fier au label exigeant de Cosmébio qui place au cœur de ses enjeux la santé et l’environnement.

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Écrit par
Mélissa  Mélissa